La Guerche
Historique par Jean-Pierre Chaumain, président du Syndicat d'Initiative

Ce village situé sur la magnifique vallée de la Creuse, fut autrefois la résidence de personnages célèbres. De nombreux écrivains et poètes ont fait l’éloge de ce site et de la région dont André Theuriet. Il déclarait : « Oui, Pressigny, La Guerche, Yzeures, la Merçi-Dieu, Tournon et la Roche-Posay m’enchantent. Tous ces noms me reviennent, visions de ma jeunesse. »

Cette commune, située sur la rive droite de la Creuse qui la sépare du département de la Vienne, est à 8 km de son chef-lieu de canton le Grand-Pressigny, 64 km au sud de Tours et 10 km au sud de Descartes. Le hameau de la Petite-Guerche, qui n’en est séparé que par la Creuse et situé dans le département de la Vienne, était autrefois rattaché à cette paroisse. A la révolution (le 26 Avril 1795) il fut échangé contre la portion de terre de la Villeplate située à l’extrémité Nord de la commune.

L’origine de son nom remonte selon les premiers documents connus à 1057 sous la désignation de Guirche. De nombreuses chartes en provenance de plusieurs abbayes, dont l’abbaye de Preuilly, en font mention sous des noms très proches : Guerchiae en 1099, 1184, 1269, Guirchia ou Guirche en 1095, 1217, Gerchie en 1206, Wircheia, Wirchie en 1100, 1206, la Quercha en 1204, la Guierche en 1452, 1551, 1589 et la Guerche en 1080, 1095, 1221, 1577. On constate que ce nom est souvent utilisé en particulier en Bretagne pour désigner des places avec château fort. Le francique Werki devint Werk en allemand (désignant un ouvrage) et se transforma en Guer vers le V° siècle. On suppose qu’il existait une place forte avant le XI° siècle.

Les romains occupèrent la région et ont laissé de nombreuses traces de leur présence dont une voie romaine, traversant la Creuse, où fut découvert une tête de statue en pierre plus grande que nature. Des thermes gallo-romains furent mis à jour près de la Creuse sur la Petite-Guerche en 1838. Les recherches effectuées par Le Docteur Léveillé en 1863 ont permis de découvrir des vestiges d’habitations et un bas-relief représentant un hippocampe ou un cheval marin et un poisson. Ce balnéaire important n’était certainement pas construit dans une campagne désertique.

D’une superficie de 527 Ha, La Guerche est aujourd’hui la plus petite commune du canton . Avant la Révolution elle portait l’appellation de ville et possédait toute une structure administrative et juridique. Elle couvrait la Petite-Guerche avec la forêt de La Guerche, une partie des communes de Barrou, Mairé, Leugny, Oyré et Buxeuil.

La seigneurie de La Guerche appartint à plusieurs familles. Un de ses premiers seigneurs Josbert de La Guerche issu de la famille des barons de Preuilly fut homme de confiance d’Aliénor duchesse d’Aquitaine et reine d’Angleterre. Suite aux alliances, la seigneurie passa aux seigneurs d’Alençon, de Châteaudun, d’Amboise et d’autres personnages de moindre réputation. C’est à partir de 1336 que la seigneurie prit le titre de Vicomté. Après les de Maillé, de Rougé, de Malestroit (ces deux familles d’origine Bretonne), Nicole Chambes, capitaine des archers de la garde écossaise du roi Charles VII, acheta La Guerche mais la conserva peu de temps. Il revendit cette propriété en 1450 à André de Villequier dont la famille assura la conservation de la vicomté jusqu’en 1607.

Les vicomtes jouissaient des droits de haute, moyenne et basse justice, de péage sur toute l’étendue du fief tant par eau que par terre et touchaient des redevances sur les cinq foires annuelles qu’ils autorisaient.

André de Villequier fut un des favoris du roi Charles VII. Il bénéficia de ses largesses grâce à son épouse Antoinette de Maignelais qui fut une des courtisanes du roi après la mort d’Agnés Sorel sa cousine. Charles VII séjourna plusieurs jours à La Guerche à partir du 15 Avril 1451, en repartit vers le 20 Mai et y revint vers la fin du mois de Novembre.

D’autres personnages célèbres séjournèrent au château : Henri duc d’Anjou le 25 Janvier 1569, Catherine de Médicis à partir du 30 Octobre 1575 et le roi Henri III le 24 Juin 1577.

Certains membres de la famille de Villequier furent très actifs au moment des guerres de religions en devenant d’ardents ligueurs. Claude de Villequier, vicomte de La Guerche, malgré sa neutralité, donnait asile aux troupes de son fils Georges, chef de la ligue en Poitou. Ceci provoqua la prise du château par Arnault de St Lary sieur de Salern, gouverneur du château de Loches. Georges étant à Poitiers, vint au secours de son père avec 800 hommes de pied, 200 chevaux et une pièce de campagne. Arrivé à La Petite-Guerche, il franchit les barricades en tuant 200 hommes du régiment de Vatan. Mais en voulant franchir le pont, il reçut des arquebusades provenant du château au point qu’il dû rebrousser chemin. Le sieur de Salern accompagné de M. d’Abain seigneur de la Roche-Posay et baron de Preuilly le poursuivirent jusqu’au château d’Isle près de Cenon et d’Availles en Poitou. Ils retrouvèrent Georges près de la Vienne et l’attaquèrent.

Cet événement eut lieu le jeudi gras du 6 Février 1592; devant cette attaque en force le vicomte et plusieurs de ses hommes essayèrent de traverser la Vienne au moyen d’un bateau qui dans la confusion se renversa et Georges mourut noyé. On retrouva son corps 2 jours après ; il fut ramené sur une jument à Châtellerault. Lors de cette attaque 200 hommes furent tués et 450 furent retrouvés noyés.

Par alliance, la vicomté passa dans la famille d’Aumont. César d’Aumont fut gouverneur de la Touraine en 1650. Cette terre fut acquise le 25 Mai 1735 par les Voyer d’Argenson et transmise par le mariage de Victorine de Voyer du 9 Janvier 1825 avec Raoul de Croy aux actuels propriétaires : la famille de Crouy-Chanel. Par ordonnance du 22 Octobre 1943 le nom de Croy fut transformé en de Crouy-Chanel.

Les fortifications (photo)
Au XV e siècle la ville de La Guerche était protégée par des fortifications, des murailles et des fossés dont subsistent quelques éléments : les restes de massifs de maçonnerie avec contreforts sur les bords de la Creuse, au sud une porte appelée autrefois porte d’Adie dont il reste une tour, les traces de l’autre tour ainsi que les  murailles et les douves remblayées et transformées en jardin.

Une halle existait encore en 1811. Située à la sortie du pont, face à l’actuel café-restaurant elle était constituée d’une lourde charpente assise sur des dés en pierre. Elle est représentée sur une gravure du début du XVII e siècle de Claude Chastillon, représentant assez fidèlement la ville de La Guerche vue depuis la Petite-Guerche.

Le château d’allure sévère est une forteresse trapue reconstruite à la fin du XV e siècle certainement par Arthus de Villequier. Il remplaça un autre château connu à partir du XI e siècle et occupé en 1203 par les troupes de Jean-sans-Terre roi d’Angleterre. De par sa position sur les bords de la Creuse, frontière naturelle, il était très convoité. C’est ainsi que certains de ses seigneurs furent selon les événements dans le camp des Anglais ou dans le camp des Français.

L’actuel château (photo)
surplombe la Creuse de 35 m avec des murs de 4m d’épaisseur à la base et 2m au sommet. Il est constitué de deux corps de bâtiments perpendiculaires qui autrefois possédaient un chemin de ronde couvert et continu. La façade bordant la Creuse sur une longueur de 50m comporte deux tours d’angle. L’aile Sud, assise sur les fondements de la forteresse primitive, comporte deux tours protégeant l’ancienne porte d’entrée et le pont-levis avec une herse dont on voit encore les traces ainsi qu’une tour Est sans toiture conique qui fut remontée en 1938 suite aux délabrements importants.

Il existait autrefois une aile au Nord-Ouest du bâtiment longeant la Creuse. D’une longueur d’environ 29m, elle était constituée d’arcades et de piliers avec un portique assurant le passage vers les jardins. On suppose qu’elle disparut vers la fin du XVIII e siècle. Du côté du parc, les façades sont moins austères avec leurs tours carré et la tourelle polygonale d’escalier.

Les caves (photo)
Le bâtiment dominant la Creuse possède un sous-sol à deux niveaux. Le premier, à voûtes d’arêtes comporte trois salles carrelées en enfilade qui étaient destinées autrefois au stockage du grain en cas de siège de longue durée et une prison avec une belle voûte d’ogives à huit branches prismatiques. On peut voir sur les murs dans cette dernière salle de nombreuses inscriptions faites par les prisonniers dont une de Jean Demay : « Le 9 décembre 1624 J. de May est entré en prison pour avoir coupé un pied de chêne dans la forêt de Mr. et est sorti le 10 Décembre en baillant 15 louis à Mr de la justice. »

Le deuxième niveau comporte trois salles d’artillerie en enfilade et deux casemates circulaires avec leurs fentes de tir destinées à accueillir sept couleuvrines dont une subsiste encore.

Les façades et les toitures sont inscrites à l’inventaire des monuments historiques depuis le 13 Mars 1944. On peut visiter la salle des gardes dans laquelle se trouve une grande cheminée comportant sur la hotte un blason avec les armoiries des dernières familles propriétaires de ce lieu ainsi que l’ancienne porte d’entrée donnant autrefois sur le pont-levis et remplacée par une fenêtre. On y voit le cénotaphe de Jacqueline de Miolans, première femme de Jean-Baptiste de Villequier, morte en 1518 et ce monument se trouvait antérieurement dans l’église paroissiale. Une salle est dédiée au philosophe René Descartes représenté par une statue en plâtre, copie de celle en bronze offerte par Raoul de Croy à la commune de Descartes en 1849. Un grand salon meublé, où l’on peut admirer un très grand billard Empire en acajou, une table Louis XIII, un meuble d'appui XIX° en marquetterie "Boulle", un cabinet dit « hollandais » de l’époque de Louis XIV et de nombreux autres meubles. Les deux niveaux de sous-sol font partie de la visite.

La Creuse joua un rôle important à travers les siècles. Elle est la limite entre le Poitou et la Touraine. Au temps de la gabelle elle était franchie régulièrement par les faux sauniers pour approvisionner du sel d’un coût très inférieur dans le Poitou qui faisait partie des provinces révimées.

Pendant la dernière guerre le pont fut détruit le 22 Juin 1940 à 7h15 suite à la mise en place d’une charge de dynamite par les français afin d’empêcher les allemands de traverser la Creuse et de permettre l’évacuation de l’or de la banque de France qui était entreposé à Poitiers. Peu de temps après, les soldats allemands arrivèrent et l’un d’entre eux fut blessé par le tir d'une mitrailleuse servie par des soldats français restés à la Petite Guerche.

La rivière devint ligne de démarcation le 15 Décembre 1940 et les français organisèrent une véritable filière de passage clandestin pour passer en zone libre avec la complicité de certains habitants de la commune.

L’église Saint Marcellin (photo)
fut fondée au XI e siècle. Elle fut construite en forme de croix latine mais de sa construction primitive ne subsiste que l’abside et le transept qui a été défiguré lors de travaux de consolidation. Le croisillon Sud du transept du XII e siècle, comporte une absidiole voûtée en cul-de-four avec berceau en plein cintre et chapiteaux historiés. A la place de l’absidiole du croisillon Nord a été construite vers 1571, une chapelle seigneuriale dédiée à Saint Nicolas, voûtée d’ogives avec clef timbrée aux armes partie Villequier et partie Rochechouart. A la même époque a été remanié le clocher carré qui s’élève au dessus du transept et sur chaque face comporte deux fenêtres en plein cintre. L’abside semi-circulaire épaulée par des contreforts-colonnes possède des chapiteaux décorés de personnages. La porte extérieure permettant l’accès au bras Sud du transept est en plein cintre dont l’arc est décoré d’entrelacs avec quatre feuilles et dents de scie.

Erigée en prieuré-cure, l’église dépendait depuis Mai 1099 de l’abbaye de Saint-Pierre de Preuilly. Elle fut inscrite à l’inventaire de monuments historiques le 18 Juin 1962 à l’exception de la nef.

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